A nouveau, j’ai offert le triomphe à mon client.
Grâce à ma connaissance de la procédure et de ses ficelles, à mon approche globale de la stratégie judiciaire.
Le mieux (pire), c’est qu’on n’a toujours pas abordé le fond du droit – sur ce terrain, c’est plus incertain : je ne peux pas toujours compter sur le juge pour adhérer à ma thèse.
Notre adversaire finira bien par s’épuiser, et lâchera l’affaire.
Ok, je suis un fin tacticien et un vrai combattant.
Et longtemps, j’ai cru que cela suffisait à faire de moi un bon avocat.
Dans cette affaire-là, il n’était pas question de médiation.
Dans le cas contraire, tout ce « métier » n’aurait servi à rien.
Les deux parties se seraient retrouvées face à face, se questionnant : y a-t-il une issue possible entre nous ? Pouvons-nous la chercher ensemble ? Pouvez-vous compter sur ma bonne foi, et moi sur la vôtre ?
Présentée ainsi, la médiation pose à l’avocat la question existentielle : à quoi je sers ?
Il ne s’agit pas de compétence technique : tôt ou tard, l’IA, plus véloce et plus savante, va niveler les standards, et tout un chacun y aura le même accès.
La question est celle de mon utilité réelle, pour celui qui me choisit et me donne sa confiance, afin de l’aider dans un moment difficile.
Mais cette utilité, qu’implique-t-elle ?
Ce questionnement n’est pas que le mien.
Chez beaucoup de confrères, se font jour des interrogations comparables, formulées différemment, portées par des parcours différents.
Certains les taisent, tandis que d’autres tentent de les contourner.
J’ai suffisamment progressé sur ce chemin pour avoir connu mon moment de bascule.
Pour m’être dit que la paix choisie par mon client lui est plus bénéfique que la guerre par robes noires interposées.
Pour avoir saisi qu’après tout, c’est sa vie, et qu’il en est seul juge.
Et pour accepter de rester en retrait, tout en étant là.
Mais souvent, je m’arrête, pour vérifier que je n’ai pas tout simplement choisi d’y croire.
Et si ce sens retrouvé n’était qu’un récit faisant appel à nos sentiments – l’humanité, d’abord ?
Un miroir aux alouettes, pour permettre à l’institution judiciaire de se décharger sur nous, pour transformer l’application de la loi en affaire privée ?
Je ne suis pas sûr d’avoir toutes les réponses.
Je sais juste qu’avoir raison et avoir réglé un conflit, ce n’est pas la même chose ; que gagner et servir ne sont pas synonymes.
Ce texte est le premier d’une nouvelle série de 18 textes sur l’avocat face à la médiation.
Un à un, je questionnerai les doutes qui m’assaillent, les objections légitimes.
Je remettrai sur le métier les réponses que je crois avoir trouvées.
Sans rien laisser de côté.
Car j’ai la conviction qu’il faut savoir regarder la réalité en face, toujours.
Ne pas se laisser gagner par la peur.
Et ne jamais cesser d’être avocat.
Ce sera ma manière de prendre ma part.


