L’avocat face à la médiation – 12. Artisanat

02/08/2026

L’avocat face à la médiation – 12. Artisanat

Un dimanche de printemps, dans un vide-grenier de ce Brionnais où j’aime à me ressourcer.
Là, sur un étal, un ouvrage défraîchi me fait de l’œil : L’avocat et la morale, de Maurice Garçon, célèbre essai publié en 1963.
Peu d’euros plus tard, il est mien.

Le soir même, une phrase m’arrête.
Garçon observe qu’au vingtième siècle, l’industrie a fait disparaître presque tous les artisans.
Presque tous, mais pas l’avocat, dit-il.

Peut-être était-ce vrai, alors ; mais c’est peu dire que l’avenir fut différent.

Il y a eu la taille des cabinets, avec les firmes, les sociétés d’exercice libéral, les cabinets groupés…
Mais c’est surtout le travail qui a changé.
Les dossiers se standardisent, les actes se modélisent, les procédures s’y enchaînent.
Même les cabinets individuels sont des micro-usines.
Nous y produisons des livrables, y optimisons des flux.

J’y suis passé, comme tant de confrères ; et dans mon activité judiciaire quotidienne, je peine à m’en détacher.
C’est confortable, d’ailleurs : l’organisation protège, les méthodes rassurent, et que dire des béquilles techniques que sont les logiciels, bases de données, IA générative…
L’avocat n’est plus seul face à son ouvrage.

Mais la médiation.

Là, aussi bien dans le colloque singulier avec le client, qu’en présence du médiateur, et plus encore de l’autre partie, plus rien de cela n’a d’utilité, ni même de sens.

Pas de notice ni de process, l’avocat est en direct, avec ce qui est devant lui, sans rien qui s’interpose entre son geste et celui qu’il sert.

C’est la présence que la médiation exige : la parole directe, sans écran de conclusions ni de jurisprudences.
L’oralité retrouvée, spontanée, pure – et encore, ce n’est même pas la sienne, mais celle du client.

L’écrit, lui, est une trace – scripta manent (les écrits restent).
C’est là-dessus que l’avocat moderne a bâti son autorité, il est l’homme de l’écrit.

En médiation, cette trace ne le précède plus – elle ne fera que le suivre, pour fixer la parole et sécuriser l’avenir dans un protocole.
Rien ne le soutient ni ne parle à sa place — ni un modèle, ni une jurisprudence, ni même une méthode.

À côté de son client, il est seul, avec son savoir-faire personnel acquis par l’expérience – plutôt son savoir-être d’humain, d’ailleurs.
Dépouillé de tous ces oripeaux qui lui donnaient sa prestance : son savoir, sa technique, même sa robe.
Comme l’artisan qui maîtrise l’outil, mais qui se met au service, et à l’instant t, il n’a pas d’autre justification.

Garçon croyait l’avocat épargné par l’industrie, mais sans savoir jusqu’où nous irions la rejoindre.
Et sans savoir que nous aurions à nous en défaire.

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