Je sors du Palais, mon client à mes côtés, tout chamboulé par l’audience.
Je lui avais dit que mon confrère ne serait pas tendre avec lui, mais j’ai tenu à ce qu’il soit là, pour que le juge voie que le dossier, ce n’est pas que du papier.
Et lui, il a vu comment tout cela fonctionne – témoin à défaut d’être acteur.
Mes premiers mots : « Maintenant, cela ne nous appartient plus. C’est au juge de trancher. »
Ce n’est pas une formule de style.
Certains jours, j’ai le sentiment que ma parole a porté, et plus rarement encore, que j’ai pu faire changer l’ambiance du dossier.
Plus souvent, je sais que ma plaidoirie n’aura existé que comme le trait d’écume sur la houle, et je me console en songeant qu’au moins, il y a mes écrits.
Mais dans les deux cas, l’article 440 du Code de procédure civile organise ma dépossession : il y a un moment où l’on cesse de parler, d’agir, de se battre. Et l’article 445 enfonce le clou : après la clôture des débats, plus rien ne peut être écrit.
Même si une idée me revient, même si je voudrais rectifier, me faire mieux comprendre.
Et je referai cette plaidoirie en mon for intérieur, plusieurs fois.
En vain : nous n’aurons plus la main, l’histoire prendra fin après qu’un tiers y ait mis le point final, sans nous.
En médiation, personne ne dit quand c’est fini à la place de mon client.
Sa parole reste première, du premier jour jusqu’au dernier : jusqu’à l’accord, ou au constat d’échec.
Il n’est pas seul, bien sûr : il y a l’autre partie, le médiateur qui tient le cadre, moi qui suis là.
Mais il n’y a personne présent en surplomb, pour se retirer et, dans la solitude et le secret, décider de son sort.
Quant à moi, j’assume mon rôle de conseil, sur la décision d’y aller comme sur le processus.
Je propose des scénarios, puis je rédige.
Comme je l’ai toujours fait, entre confrères, quand un accord se négociait directement – mais cette fois-ci, en prise directe avec l’expression de sentiments et de besoins.
Et bien plus que cela, j’ai accompagné, soutenu.
Présent quand il s’est demandé si rester dans cette salle avait un sens.
Présent aussi au moment où il a basculé.
On est au coeur de la tectonique du conflit.
Car les décisions de justice ne règlent que des litiges, frottements de droits et obligations, mais elles ne déplacent que rarement les plaques profondes qui ont produit la secousse.
La médiation permet parfois d’aller regarder ce qui bouge sous la surface.
A ses risques et périls, pour plagier Oscar Wilde, mais cela peut en valoir la peine.
Car lorsque cela fonctionne, mon client ne subit plus simplement les effets du conflit, il retrouve prise sur ses mouvements.

L’avocat face à la médiation – 5. En chiens de faïence
Je vous parle d’un temps que beaucoup de confrères ne peuvent pas connaître. Le Palais grouillait de vie.Des salles d’audience à la salle des pas-perdus,