Il arrive que l’avocat sorte d’audience avec le sombre sentiment que l’idée du juge était arrêtée d’emblée, avant même d’avoir pénétré le dossier.
Cela ne portait ni sur les faits, ni sur le droit, mais sur autre chose : le statut ou la qualité du client, sa profession, l’image qu’il renvoie.
Alors, on a plaidé pour essayer de remonter la pente, on a rappelé la règle et son sens, déroulé les critères, distingué, nuancé…
En vain, se dit-on, car quoi qu’on fît, cette pente-là était trop forte.
Alors on se console en se disant que les impressions d’audience sont parfois trompeuses – tous les avocats ont cette expérience.
Mais une fois le jugement rendu… on se désole : il est ce que l’on craignait, ce que le client avait lui-même ressenti douloureusement.
La question du juste ou de l’injuste ne devrait pas se poser là où règne l’impartialité.
Elle devient inévitable lorsque le justiciable perçoit le biais du juge.
En médiation, nous consacrons beaucoup de temps aux biais du médiateur : ses résonances, ses préférences implicites, ses angles morts.
Parce que nous savons qu’aucun être humain n’en est exempt, et que nous mettons un soin jaloux à être impartiaux.
Le médiateur travaille cette question sans relâche.
Il s’efforce de discerner ce que ses propres représentations risquent de produire dans le processus.
C’est une affaire de conscience.
Pourtant, le médiateur n’est lui-même qu’un facilitateur.
Le juge, lui, décide : il tranche, condamne, attribue, ordonne…
Sa décision s’impose à des vies, à ceux qui ont placé en lui leur confiance et leurs espoirs.
Certes, les magistrats ne sont pas sans garde-fou.
Ils ont leur déontologie, il sont formés, travaillent sur la qualité de leurs décisions, il y a les voies de recours, des sanctions disciplinaires dans les cas les plus extrêmes…
Mais la question n’est pas vraiment là.
A celui qui a le pouvoir de juger, personne ne demande formellement de regarder ses biais en face.
Parce qu’il est indépendant et doit le rester, et parce qu’il est seul responsable face à sa conscience.
On pense réforme de la justice depuis trente ans, peut-être davantage.
On discute, encore et encore, des moyen, des délais, des effectifs, pour davantage d’efficacité.
Mais cela suffira-t-il dans tous les cas à rendre à l’institution judiciaire la confiance du citoyen ?
Lui, il n’attend pas seulement une décision, il attend que celle-ci fasse autorité, parce qu’elle a été rigoureuse, et purgée de ces a priori qui menacent sa légitimité.
Ce chantier-là aussi doit être ouvert.
𝐿𝑎 𝐽𝑢𝑠𝑡𝑖𝑐𝑒 𝑝𝑢𝑛𝑖𝑠𝑠𝑎𝑛𝑡 𝑙𝑒 𝐶𝑟𝑖𝑚𝑒 (𝐺𝑢𝑖𝑙𝑙𝑎𝑢𝑚𝑒 𝐵𝑜𝑛𝑛𝑒𝑡, 1862) – 𝑃𝑎𝑙𝑎𝑖𝑠 𝑑𝑒 𝐽𝑢𝑠𝑡𝑖𝑐𝑒 ℎ𝑖𝑠𝑡𝑜𝑟𝑖𝑞𝑢𝑒 𝑑𝑒 𝐿𝑦𝑜𝑛, 𝑠𝑎𝑙𝑙𝑒 𝑑𝑒𝑠 𝑝𝑎𝑠 𝑝𝑒𝑟𝑑𝑢𝑠.


