En médiation judiciaire, cette phrase revient souvent dans la bouche des médiés, mais aussi des avocats non formés à la médiation – il n’y a pas si longtemps, je n’étais pas le dernier à la prononcer.
Telle est pourtant bien la pratique.
Or, le dossier n’est pas qu’un support juridique pour ce litige qu’on va tenter de dépasser.
Les médiés ont pris la décision d’agir et, pour eux, il est devenu un objet d’investissement : du temps, de l’argent, une nécessité d’être reconnu, un besoin que justice leur soit faite…
L’assignation, les conclusions, ont figé le conflit dans un écrit structuré et rassurant, désormais constitutif de la conception qu’ils se font de leurs droits et de l’issue dans laquelle ils se sont projetés.
Dans ces conditions, demander de mettre le dossier en sourdine, sans l’expliquer, c’est produire une violence symbolique involontaire.
C’est créer une impression de dépossession, un doute immédiat sur le sens même du processus.
La médiation judiciaire n’est pas une médiation hors-sol.
Elle arrive après qu’un procès ait été engagé, avec ses écrits, ses attentes, ses frustrations.
Faire comme si cela n’existait pas, c’est la condamner à buter sur l’obstacle de l’incompréhension fondamentale, et dans le meilleur des cas à n’être qu’une négociation améliorée.
Le problème n’est donc pas que le médiateur n’ouvre pas le dossier, mais qu’il n’explique pas assez pourquoi.
Suspendre le droit n’est pas le nier ; mettre le dossier entre parenthèses n’est pas le disqualifier.
Cela suppose un travail de pédagogie.
Auprès des médiés, bien sûr.
Mais aussi de leurs avocats si cela est nécessaire.
Car pour l’avocat, le dossier est aussi le produit de son travail, la preuve de sa loyauté, le socle de la sécurité psychique du client, aussi.
Les médiations judiciaires qui franchissent un seuil sont celles où le médiateur peut dire, simplement :
« 𝘓𝘦 𝘥𝘰𝘴𝘴𝘪𝘦𝘳, 𝘪𝘭 𝘦𝘴𝘵 𝘭𝘢̀.
𝘔𝘢𝘪𝘴 𝘪𝘤𝘪, 𝘱𝘰𝘶𝘳 𝘶𝘯 𝘵𝘦𝘮𝘱𝘴, 𝘯𝘰𝘶𝘴 𝘢𝘭𝘭𝘰𝘯𝘴 𝘵𝘳𝘢𝘷𝘢𝘪𝘭𝘭𝘦𝘳 𝘴𝘶𝘳 𝘤𝘦 𝘲𝘶𝘦 𝘭𝘦 𝘥𝘳𝘰𝘪𝘵, 𝘢̀ 𝘭𝘶𝘪 𝘴𝘦𝘶𝘭, 𝘯𝘦 𝘱𝘦𝘶𝘵 𝘱𝘢𝘴 𝘳𝘦́𝘴𝘰𝘶𝘥𝘳𝘦.
𝘐𝘭 𝘯’𝘺 𝘢 𝘲𝘶𝘦 𝘷𝘰𝘶𝘴 𝘲𝘶𝘪 𝘱𝘰𝘶𝘷𝘦𝘻 𝘭’𝘦𝘹𝘱𝘳𝘪𝘮𝘦𝘳 𝘷𝘳𝘢𝘪𝘮𝘦𝘯𝘵, 𝘦𝘵 𝘤’𝘦𝘴𝘵 𝘷𝘰𝘶𝘴 𝘲𝘶𝘦 𝘫𝘦 𝘷𝘰𝘶𝘥𝘳𝘢𝘪𝘴 𝘦𝘯𝘵𝘦𝘯𝘥𝘳𝘦 ».
La médiation judiciaire n’est pas chimiquement pure, elle est hybride, traversée par le procès, les postures, les rôles.
Occulter cette impureté, refuser de la nommer, de l’expliquer, c’est compromettre le passage du droit vers l’espace de parole.
C’est ne pas permettre au justiciable de prendre ses responsabilités.
L’assumer, c’est laisser sa chance à la médiation.

Allons-nous réussir cette médiation ?
Question lancinante.D’autant plus lorsque tout semble mal parti : un conflit ancien, des positions durcies, une méfiance qui se lit sur les visages avant même

